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Je serai une légende

Par Alan Hodkin



“Toute renaissance est d’abord une agonie: le phénix meurt. Le phénix agonise dans les flammes qui le régénèrent (mais la question de toujours : est-ce la même créature qui émerge, un peu roussie, en

lissant ses plumes toutes fraîches, ou une autre qui a perdu jusqu’au souvenir du bûcher?).

Lori Saint-Martin, Pour qui je me prends



Tel un chat, tout indique qu’Elle Barbara a vécu de nombreuses vies.

Tel le phénix qui renaît de ses cendres, la voilà plus forte et plus affirmée que jamais. Elle s’est frayée, au fil des quinze dernières

années, un chemin entre une chanson pop fort stylisée et un engagement marqué par la création d’un groupe (Black Space) inspiré par l’afrofuturisme. Elle demeure insaisissable et c’est très bien ainsi.

Lui poser la question « Qui es-tu Elle? » serait vain.


Une étoile est née!


Et vous, connaissez-vous Elle Barbara, star transgenre incandescente

de la scène underground montréalaise? Il fut un temps où elle se

produisait non loin de la librairie Résonance, sur Beaubien. Dans une

autre vie, sinon plusieurs autres vies!, elle a travaillé étroitement avec

Dominic Vanchesteing (Plaza Musique) qui a produit ses deux

premiers disques. R. Stevie Moore, Jessy Lanza, Sean Nicholas

Savage, Steeven Chouinard (Le Couleur), Bernardino Femminielli,

Laetitia Sadier (Stereolab) s’ajoutent à la liste éclectique des artistes

avec qui elle a collaboré. Dans cette vie-là, elle se nommait Jef

Barbara. Deux albums sont sortis à l’enseigne de Tricatel, label

parisien noble et raffiné dirigé par Bertrand Burgalat :

Contamination et Soft to the touch.






Il y a eu l’exil parisien brièvement euphorique puis, quelques années plus

tard, le retour à Montréal difficile mais décisif. Jef Barbara entame sa transition.

Résultat? Une étoile est née… et c’est un croisement entre Mariah Carey

et… Alain Kan! Dorénavant, elle se nomme Elle Barbara!


« I’m THE mother »


Bien avant la médiatisation des artistes LGBTQ + au Québec, Elle

Barbara était là. Lorsque j’évoque avec elle différents artistes d’ici

dont Backxwash, elle réagit tout de go! « J’étais la première! Je suis la

première chanteuse transsexuelle noire montréalaise!» Et ce titre,

personne ne le lui enlèvera. C’est avec fierté qu’elle le porte. Elle

précisera d’ailleurs à ce sujet : « I’m THE mother ».

Lorsque je me retrouve face à elle, chez elle, dans son salon, quelque

dix ans après notre dernière rencontre, je pense aussitôt au film de

Neil Jordan, The Crying Game. Elle l’a d’ailleurs revu récemment. Je

suis curieux de savoir ce qu’elle en a pensé. Pour elle, ce film demeure

une œuvre emblématique, voire avant-gardiste, compte tenu du point

de vue adopté par une transsexuelle noire vivant à Londres et dont le

portrait est tout sauf stéréotypé, idem pour la touchante relation

amoureuse qu’elle vivra avec le personnage incarné par le très juste

Forest Whitaker. Et devant Elle Barbara, à mon tour, je craque et je

me dis que je n’ai qu’un seul but : écrire un texte sur elle dont elle

sera fière.


« Ukulele free »


Elle Barbara est belle, gracieuse, brillante, posée, et notre échange,

d’une durée de presque quatre heures, sera plus que stimulant. J’ai

toujours eu beaucoup d’admiration pour elle, et ce, dès ses débuts.

C’est d’abord sa musique qui m’a plu; sur son premier disque paru en

2010, on retrouvait un autocollant qui indiquait : ukulele free. Quel

bonheur et quel soulagement! Enfin un disque purement électro,

suave, érotique, mystérieux, arrangé et produit avec grand soin

(imaginez Giorgio Moroder, Soft Cell et Goldfrapp réunis ensemble!).

Je juge qu’aujourd’hui, elle est arrivée à la meilleure version d’elle-

même, même si je sais qu’elle n’a rien d’immuable, au contraire. Elle

est l’incarnation même d’une authentique artiste : elle est frondeuse,

audacieuse et surtout, sa démarche est farouchement authentique. De

ses projets, de sa carrière, elle me parle avec beaucoup

d’enthousiasme, et surtout, avec une confiance à faire pâlir d’envie

n’importe qui!


« L’identitaire minoritaire doit s’inscrire dans l’imaginaire

majoritaire »


Elle Barbara a une idée très claire de ce qu’elle est, de ce qu’elle

représente et de ce qu’elle défend. D’où pour elle l’urgence d’avoir mis

sur pied son groupe The Black Space, question de se retrouver

exclusivement avec des artistes afro-descendants. « L’identitaire

minoritaire doit s’inscrire dans l’imaginaire majoritaire » défend-elle

très clairement au sujet de sa propre représentation. Chanteuse

engagée? Sans l’ombre d’un doute! Pour elle, des artistes comme Sun

Ra ou bien Parlament Funkadelic ont concrètement participé à

l’émancipation des Afro-descendants. Elle définit d’ailleurs

l’afrofuturisme comme une manière d’imaginer un futur où l’artiste se

libère de la spéculation artistique. Et comment cherche-t-elle, entre

autres, à y parvenir? En participant à un film où il y est question de

l’évolution de la musique, des années 1970 à nos jours, et de sa

relation avec l’avènement du consumérisme. Le film est conçu en 4

parties, à l’image des 4 saisons de Vivaldi, et elle a composé et

interprété une chanson pour chacune d’entre elles.


Où a-t-on vu et entendu Elle Barbara récemment?


Sur un EP paru il y a bientôt deux ans sur disque vinyle, elle s’est faite

chanteuse créole pour l’occasion, à la rigolade, question de faire un

joli clin d’œil à La Compagnie créole, avec deux titres « Délice

créole »; ode à ce magnifique « Cœur grenadine » de Laurent Voulzy,

puis « Peach purée », rengaine aux accents yéyé qui rappelle aussi les

chansons libertines de Colette Renard. D’ailleurs, sachez que le clip

réalisé pour cette chanson a assurément fait baver d’envie une

certaine Criquette Rockwell… De nouvelles versions remixées de ces

chansons sont disponibles depuis décembre 2023 (Délice Créole

Super 45 Maxi Single disponible sur Spotify).





Sur différentes scènes montréalaises, lors de différents évènements,

notamment au musée de Beaux-Arts de Montréal où elle s’est

produite dans le cadre d’un happening POP, le 17 janvier 2024. Puis,

le lendemain, si vous étiez au spectacle de Madonna au Centre Bell,

vous avez pu les voir toutes les deux réunies sur une même scène; oui,

vous avez bien lu! Dire qu’Elle Barbara était rayonnante à ses côtés

relève de l’euphémisme!


Sur son compte Instagram : https://www.threads.net/@elle_barbs

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